L’intelligence économique : Quoi ? Pourquoi ? Où ? Qui ? Comment ? (2/5)

(2/5) : Pourquoi ?

Partie 1 : Quoi ?

Par Nicolas Moinet, Professeur des universités à l’IAE de Poitiers et enseignant à l’ILERI dans le Master 2 Intelligence Stratégique Internationale et Affaires Publiques []

N.B. : Pour une lecture complète de cet article, consulter les documents associés. []

 

Si nous avons pu, dans un premier article [], définir l’intelligence économique (IE) comme une dynamique collective visant à gagner en agilité par l’usage stratégique de l’information (veille, sécurité économique et influence), penchons-nous désormais sur les dynamiques qui ont présidé à son émergence, c’est-à-dire le « pourquoi ? ». Au-delà des évènements qui ont pu marquer le début des années 90, l’IE est née d’une lame de fond annonciatrice d’une transformation radicale de la nature du pouvoir dont nous continuons, trente ans plus tard, à observer encore les effets. Cette métamorphose est notamment analysée par la philosophe Jacqueline Russ qui écrit :

 

« Des Normes, des pouvoirs, des systèmes d’information : le pouvoir contemporain dessine ses multiples figures sur fond de société ouverte, à l’intérieur d’un ensemble dynamique. Une société, en effet, ne se définit pas seulement par des règles contraignantes et le maintien d’une organisation. Elle désigne aussi un système ouvert et une capacité adaptative. (…) Le pouvoir contemporain gère, avec une subtilité extrême, le désordre qu’il prend en charge. Tout pouvoir, nous le savons, gère le désordre. Or cette gestion actuelle du désordre s’opère par des systèmes de communication, par des normes, par des stratégies ouvertes, par des dominations masquées et déguisées.[1] »

 

Ainsi la prise du pouvoir passe-t-elle d’abord par le désordre puis une reprise en main par un ordre qui soit sous contrôle via des systèmes d’informations, des normes, des stratégies ouvertes et des dominations masquées et déguisées. Les récentes stratégies mises en œuvre par les GAFAM ne disent pas autre chose[2] et croire, par exemple, que Google ou Amazon seraient de simples entreprises commerciales – aussi puissantes soient-elles – serait se tromper sur leurs objectifs et leur volonté de puissance []. Prenons ici l’exemple du numéro un mondial de la vente en ligne, dont la stratégie a été remarquablement décryptée dans le documentaire « Le monde selon Amazon » []. Notons tout d’abord, que cette entreprise est née d’un projet politique, celui des hippies californiens rêvant de vivre en autarcie et, pour cela, de disposer d’un système de vente par correspondance permettant de tout acheter où que l’on se trouve. C’est cette même contre-culture californienne qui donnera d’ailleurs naissance à Apple. Ensuite, Amazon va s’appuyer sur Wall Street pour financer son activité de commerce en ligne, non rentable au départ, et qui va allègrement détruire deux emplois quand elle en crée un. Les analystes ont bien compris que le long terme finirait par payer [] puisqu’Amazon prend le pouvoir à l’interface, son système d’information finissant par devenir incontournable. Car ne pas être référencé par Amazon revient à faire son deuil d’une visibilité essentielle. Mais être référencé offre au géant américain une mine d’informations dont il peut se servir pour lancer des produits similaires sous sa propre licence au moyen de marques cachées []. Et déréférencer ses concurrents du jour au lendemain ou, plus subtil, les faire disparaître dans les limbes du classement.

 

Mais la domination masquée et déguisée ne s’arrête pas là. Son fondateur, Jeff Bezos – aujourd’hui première fortune mondiale – est un stratège doué d’une véritable intelligence politique. Avec son empire, l’homme veut le pouvoir économique mais également le pouvoir politique. En fait, le pouvoir tout court. Aussi va-t-il s’opposer à la taxe Amazon votée par la ville de Seattle après avoir fait mine de l’accepter. Celle-ci est censée financer des logements sociaux car dans cette ville américaine, de nombreux travailleurs ne peuvent plus se loger, finissant par dormir sous des tentes tels des SDF. Le géant du commerce en ligne va donc organiser en sous-main des manifestations contre cette taxe et faire revoter le conseil municipal qui se déjugera. Pour ne pas payer ? Même pas ! Car il annoncera par la suite créer un fonds d’aide au logement beaucoup mieux doté. Mais on le comprend bien : ceux qui en bénéficieront alors le devront à Amazon. Et pour être sûr de ne pas avoir de mauvaise surprise à l’avenir, une liste de candidats va même être soutenue pour l’élection à la mairie. Est-on seulement dans le commerce en ligne ? D’autant que les gains financiers et la véritable puissance du géant se trouvent désormais dans son activité de Cloud – Amazon Web Services – qui représente déjà plus d’un tiers du stockage mondial et vient fournir les serveurs de la CIA []. Plus que jamais, le pouvoir est à l’interface. Néanmoins, l’histoire montre que David peut parfois battre Goliath et les travailleurs de Seattle vont remporter une victoire contre Amazon et faire adopter une nouvelle taxe suite à la réélection de la conseillère municipale Kshama Sawant face à un candidat soutenu par le géant du commerce en ligne []. Une goutte d’eau, certes, mais une victoire symbolique, fruit d’une stratégie-réseau, fondement de l’intelligence au sens stratégique.

 

L’intelligence, explique Edgar Morin, est l’aptitude à penser, traiter et résoudre des problèmes dans des situations de complexité. Dans ces situations, nous sommes en face d’une multiplicité d’informations, d’un enchevêtrement des inter-rétroactions, de variations, d’incertitudes et d’aléas []. Dans son travail encyclopédique sur la société en réseaux [], Manuel Castells, alors Professeur de sociologie à l’Université de Berkeley, part de ce constat fondamental : « c’est désormais la logique du réseau qui envahit et structure notre univers. Pour la première fois dans l’histoire, l’unité première de l’organisation n’est pas un sujet, individuel ou collectif, mais le réseau. Avant cette révolution réticulaire, les faits pouvaient être rattachés à des centres : État, entreprise, groupe, individu. Désormais, ces centres sont des nœuds où se rencontrent ou s’ignorent de multiples flux d’information ». Toute l’intelligence va alors consister à contrôler ou plutôt orienter ou désorienter ces flux. Car au-delà du discours de la « soft-ideology » sur une société de l’information porteuse de transparence et de démocratie se profilent des batailles d’influence fondées sur des stratégies-réseaux [].

 

Sur fond d’avènement d’une société en réseau(x), la logique floue de l’intelligence économique est celle d’une complexité marquée par la convergence de quatre ruptures majeures[3] (Massé, Thibault, 2001) : une rupture méthodologique, la globalisation devant nous conduire à cesser de penser en binaire dès lors qu’elle nous fait entrer dans une économie de la relation (les liens permanents et fluctuants d’une pensée complexe) ; une rupture technologique, les technologies de l’information et de la communication faisant éclater les unités de temps, de territoire, de fonction, de direction qui avaient structuré notre histoire et elles en redessinent la signification ; une rupture quantitative basée sur une abondance qui, d’une part, permet de moins en moins à l’individu de faire des choix de type « info-comparatifs » l’obligeant à faire confiance et à déléguer cette responsabilité à un tiers et d’autre part, nous fait sortir chaque jour davantage d’une logique industrielle de la production pour passer à une logique de la solution, de l’usage et de la pertinence ; enfin, une rupture qualitative due à économie de l’immatériel dont le fonctionnement est à l’opposé de celui de l’économie matérielle (qualitatif versus quantitatif), la production de biens engendrant des coûts de production, de reproduction, de distribution et de saturation tandis que la production de services n’a pas de coûts marginaux (reproduction, distribution), pas de saturation, pas de limite de capacité…

 

 

Selon Guy Massé, ces ruptures entraînent des mutations comportementales (nouvelles approches du temps, de l’espace, des choix, des relations) et une régulation plus dynamique et plus complexe. Elles sont autant de défis à relever. Au niveau de l’utilisateur, il s’agira de comprendre que les technologies numériques permettent plus mais pas automatiquement mieux (de bons serviteurs mais de mauvais maîtres). Au niveau collectif, la pression concurrentielle permanente, la globalisation économique mais aussi juridique et judiciaire ou encore le défi de la propriété intellectuelle demandent une souplesse et une réactivité qu’il n’est pas simple à mettre en musique et dont le rythme imposé est souvent antinomique avec celui de la pensée stratégique. Ces quatre ruptures, qui appellent la mise en œuvre d’une intelligence collective, expliquent également la déconnexion des élites dont la crise actuelle est la résultante. C’est pour toutes ces raisons que l’intelligence économique continue d’avancer au grand dam de ses opposants qui voient en elle une menace à défaut de savoir la prendre comme une opportunité [].

 

N.M.

 

 

 

[1] Jacqueline Russ, Les théories du pouvoir, Le livre de poche, 1994, pp. 313-318.

[2] La Chine l’a bien compris qui a aussitôt favorisé le développement des BATHX et entravé l’arrivée des rivaux américains sur son territoire, sécurité nationale oblige.

[3] Guy Massé, Françoise Thibault, Intelligence économique : un guide pour une économie de l’intelligence, Bruxelles, De Boeck, 2001.

 

Publié le 9 octobre 2020