Edito : Si Biden gagne…

Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI

 

Si Biden est élu le 03 novembre prochain… Il aura donc fallu que l’Amérique recouvre enfin sa décence et son compas moral. Il aura aussi fallu que le processus électoral de la plus puissante des démocraties du monde se déroule sans heurts et sans violence. Enfin, il aura fallu encore que le résultat soit accepté par les candidats… Autant de conditions qui, quelques jours avant le scrutin, semblent bien moins acquises qu’elles ne le devraient l’être. Les scénarios catastrophes qui entraîneraient une crise constitutionnelle majeure sont nombreux, et des précédents, hélas, existent. En 2002, Georges W. Bush ne remporta la présidence contre Al Gore que grâce à un vote de la Cour Suprême qui interrompit le recomptage des voix en Floride. Le mandat du conservateur Rutherford B. Hayes fut entériné au détriment du démocrate Samuel J. Tilden par une commission spéciale — 5 membres de la Chambre, 5 membres du Sénat et 5 membres de la Cour Suprême—, par 8 voix contre 7, à la veille de l’inauguration officielle.[1] En tout état de cause, il est très peu probable que mercredi 04 novembre, l’Amérique se réveille avec un nouveau président, elle risque de devoir assister à des contentieux juridiques, en particulier si le scrutin est serré dans quelques États clés. Il est évidemment révélateur que l’on s’inquiète davantage de savoir si Trump acceptera ou non sa défaite plutôt que de se demander ce qu’impliquerait la victoire de Biden.

 

Si Biden entre à la Maison-Blanche, que pouvons-nous, Européens, raisonnablement attendre de nouveau, de rassurant ou d’inquiétant ? Poser la question, c’est d’abord analyser son programme de politique étrangère mais c’est aussi identifier les permanences et les forces du système international. Il est évidemment trop tôt pour estimer si l’ambition et la résolution de l’homme pourront peu ou prou façonner et maîtriser les contraintes du système. Il faut noter à ce propos que la priorité du prochain mandat sera d’abord d’ordre intérieur : gérer les conséquences désastreuses de la pandémie, en particulier sur le plan sanitaire, économique et social ; apaiser les antagonismes culturels, raciaux et identitaires ; restaurer la légitimité des institutions et promouvoir la transparence démocratique ; cultiver le compromis politique et modérer les clivages partisans. En un mot, redonner « énergie », —pour reprendre le terme d’Alexandre Hamilton—, à la démocratie américaine.

 

Plusieurs engagements du candidat démocrate, s’ils sont tenus, seront accueillis avec soulagement par les Européens. Biden devrait rapidement signer des directives présidentielles pour révoquer certaines décisions de l’administration Trump. Il y aura tout d’abord le retour dans l’Organisation mondiale de la Santé. La contribution budgétaire de Washington sera alors cruciale pour assurer la diffusion la plus large d’un vaccin contre le Covid. Ensuite, Washington réintègrera les accords de Paris sur le changement climatique. Dans ce domaine, Biden s’est engagé à initier une sérieuse transition énergétique, en décommissionnant une partie des centrales à charbons et en diminuant la part de pétrole au profit du renouvelable dans le mix énergétique. Enfin, Biden devrait réintégrer l’accord sur le nucléaire iranien et donc suspendre la politique de pression maximale contre l’Iran. Il n’est pas dit cependant que les sanctions secondaires qui ont frappé les entreprises européennes soient levées, surtout si elles sont poursuivies par le Trésor américain.

 

Au-delà, l’administration Biden, surtout si elle s’appuie sur Michèle Flournoy à la Défense et Susan Rice au Département d’État, devrait s’atteler à rétablir des relations transatlantiques saines et amicales. Les dénigrements répétés et les déclarations désobligeantes sur une Europe « pire que la Chine, mais seulement en plus petit »[2], devraient s’effacer au profit d’un dialogue constructif sur la sécurité de l’Europe et les aménagements nécessaires au sein de l’Alliance atlantique. Le climat diplomatique devrait donc s’améliorer, mais les difficultés commerciales seront plus délicates à gérer. Biden, comme une majorité des Démocrates, n’est pas fervent partisan du libre-échange : parmi les slogans les plus visibles de sa campagne figurait un « buy American », une préférence nationale peu favorable à un accord commercial avec les Européens. Parallèlement, vis-à-vis de la Russie, la réorientation de la politique américaine ne sera pas aussi marquée que ne le souhaiteraient certains en Europe. Si la nouvelle administration ne se privera pas de critiquer les violations des droits de l’homme et atteintes aux valeurs démocratiques, sans doute amorcera-t-elle aussi un dialogue stratégique avec Moscou, notamment en matière de désarmement et de prolifération nucléaire. Quant à la Chine, désormais considérée comme adversaire des États-Unis par une grande partie des Américains, la marge de manœuvre de Biden sera étroite. Washington ne fera plus de Pékin le responsable systématique de ses difficultés économiques et commerciales mais il n’est pas acquis qu’un engagement pragmatique avec la Chine s’avère plus concluant.

 

Si les bonnes intentions de la nouvelle administration sont certainement louables, son succès n’est guère assuré, pour au moins deux raisons fondamentales. Tout d’abord, le monde que Biden retrouvera aura changé en quatre ans. Les excès délétères de la Présidence Trump auront laissé des traces. Plus généralement, l’Amérique ne fait plus autant rêver. Ses inégalités sociales, ses tares raciales, ses violences endémiques et ses défaillances policières ont choqué le monde entier. Ses infrastructures semblent figées dans les années 50 : ses aéroports vétustes sont inadaptés, ses trains sont confortables mais lents, ses voitures sont imposantes et voraces, son réseau internet est souvent faible… et sa gestion de la pandémie fut tragique. Le capital de sympathie et de bonne volonté qui présidait les rapports avec Washington s’est considérablement réduit. Les États-Unis, habitués à la première place, ont aux yeux des Européens perdu leur piédestal. Diplomatiquement, l’Europe restera prudente et réservée, surtout si le Congrès américain est en majorité républicain.

 

Ensuite, la scène internationale est davantage hétérogène et fragmentée. Les grands ensembles —États-Unis, Chine, Europe, Japon, Russie— s’éloignent les uns des autres. La globalisation effrénée qui les rapprochait s’est ralentie sous le double coup de la pandémie et du réchauffement climatique, tandis que les valeurs communes qui pouvaient les rassembler se sont réduites drastiquement. Ici et là, on promeut découplage, rapatriement, régionalisation. Dans ce cadre, l’élection de Biden sera bien sûr une bonne nouvelle, mais le rôle de Washington sera cependant modifié. S’ils furent un leader incontesté, les États-Unis ne seront désormais aux yeux des Européens qu’un partenaire, souvent apprécié certes mais plus nécessairement privilégié. Autrement dit, Biden sera le président d’une nation puissante mais normale : internationalement moins respectée par ses pairs, sociologiquement moins unie et historiquement plus affaiblie. La nouvelle administration devra être consciente de cette mutation profonde et durable.

 

Si Biden ne gagnait pas…

 

[1] La lecture des méandres constitutionnels sur la position respective des États et des grands électeurs et celle des attendus obscurs des décisions de justice en la matière est particulièrement alarmante, compte tenu de la volonté affichée de Trump de contester tout résultat en sa défaveur. On lira Jeffrey Toobin, “The Legal Fight Awaiting Us After the Election”, The New Yorker, September 21, 2020.

[2] Propos rapportés par John Bolton dans son livre, The Room Where It Happened: A White House Memoir, Simon & Schuster, 2020.

Publié le 2 novembre 2020