Crise au Mali : le symptôme et les causes

Par Jean-Yves Haine, professeur à l’ILERI

 

Le coup d’État au Mali le 18 août dernier porte un coup sévère à la stratégie française au Sahel. Depuis plusieurs années maintenant, les manifestations populaires contre la corruption généralisée, l’insuffisance des services sociaux et l’insécurité galopante avaient affaibli le gouvernement de Boubacar Keïta. Avec les élections législatives d’avril, marquées par des fraudes et des malversations, la survie politique du régime était clairement en sursis. Les appels de la France en juin et les médiations des cinq chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest fin juillet n’ont donné aucun résultat tangible pour débloquer la situation politique. Cette paralysie politique aura pris donc fin avec le renversement du Président par l’armée, sous l’impulsion d’un jeune colonel, Assimi Goita et avec l’appui d’une des figures les plus populaires du pays, l’imam Mahmoud Dicko. La prise du pouvoir par un comité national « pour le salut du peuple » a été accueilli avec enthousiasme par une grande partie de la population. Les condamnations de l’ONU, la Cedeao, et de la France auront été purement formelles, et les chancelleries s’attachent désormais à aménager la transition pour éviter une vacance du pouvoir qui serait calamiteuse dans un pays si divisé. On parle déjà d’une parenthèse militaire d’au moins deux ans, avant la tenue de nouvelles élections. Pour la France, le scénario qui se déroule actuellement à Bamako était à la fois redouté et prévisible sinon inévitable, compte tenu de ses choix, – et de ses dilemmes-, stratégiques au Mali et dans le Sahel. Il démontre encore une fois les limites du militaire.

 

L’intervention française décidée par le Président Hollande en janvier 2013, -avec réticence et sous la pression de son Ministre de la défense Jean-Yves Le Drian-, visait à éviter la chute de Bamako sous la pression des rebelles du Nord. Elle permit de sauver le régime grâce à l’engagement de l’aviation et de l’armée françaises avec le concours important de forces africaines, principalement tchadiennes. L’opération Serval s’étendit ensuite à la poursuite des réseaux terroristes du Nord. Si la majeure partie du pays fut libérée, on estime pour autant, que près des deux tiers des éléments djihadistes avaient réussi à s’échapper vers des pays avoisinants ou à retourner à la vie civile. De plus, la France semble avoir choisi de laisser la ville de Kidal aux insurgés, permettant ainsi aux forces disparates du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), -des Touarègues et des Ifoghas mais aussi des militants salafistes du groupe Ansar Dine, voire des éléments d’AQMI-, de garder une base autonome. Si donc les objectifs à court terme furent remplis, les conditions d’une pacification et stabilisation plus large du pays furent compromises.

 

La crainte d’un « Sahelistan », où se mêlent trafiquants, rebelles, preneurs d’otages et djihadistes, avait donc guidé les choix de l’opération Serval. Le Sahel devient « la frontière sud du territoire français ». Le lien est désormais établi entre une situation à risque mais lointaine, et la sécurité nationale du territoire français. Le Livre Blanc reprendra cette définition générique et prémonitoire : « Sur fond d’États fragiles ou faillis, des groupes terroristes sévissent dans des régions jusqu’alors préservées où ils parasitent des conflits locaux qu’ils tentent de radicaliser : zone sahélo-saharienne mais aussi nord du Nigeria, Somalie, Syrie, Irak, péninsule arabique et zone afghano-pakistanaise. Se réclamant d’Al-Qaïda, ils disposent d’une capacité opérationnelle indépendante et cherchent à avoir un impact global en visant directement les intérêts occidentaux. Ils peuvent inciter des individus radicalisés présents sur notre territoire à passer à l’acte et conjuguer leur action avec eux »[1]. Pour Paris, il existe donc un lien étroit entre risques terroristes et défaillances de l’État. Mais la France avancera prioritairement une réponse militaire pour réduire les premiers au détriment d’une réponse politique pour pallier aux secondes. Parce qu’elle tend à confondre le symptôme et les causes, la stratégie du tout terroriste et du tout militaire comporte plusieurs inconvénients.

 

Tout d’abord, se focaliser sur les terroristes demande une rigueur dans le renseignement et une précision dans la neutralisation des éléments identifiés. Car la catégorie ‘terroriste’ risque d’englober indifféremment insurgés, trafiquants, simples criminels et pratiquants de l’islam. Aucun de ces acteurs n’est à proprement parler un terroriste mais chacun peut le devenir s’il devient la victime indiscriminée ou collatérale d’une opération erronée. Au Mali, depuis l’intervention française, le nombre d’attaques terroristes n’a cessé d’augmenter. En outre, la confusion entre islamiste et terroriste est récurrente : l’islam est ancien en Afrique et il offre souvent un refuge et une protection contre les ségrégations ou les persécutions, tandis que le vernis religieux de terroristes souvent illettrés ou juste convertis cache mal des ambitions plus politiques, plus criminelles et plus lucratives. Lutter contre l’islamisation est non seulement vain mais contre-productif.

 

Ensuite, cette catégorisation tend à prédéterminer et à exagérer la dimension militaire de la lutte contre le terrorisme. La formule de « guerre contre le terrorisme » a certes le mérite de la simplicité, mais cette militarisation, si elle peut produire des résultats à court terme, n’offre que peu de perspective à long terme. La France est au Mali depuis 8 ans, son effectif n’a cessé d’augmenter, -aujourd’hui il y a plus de 5000 soldats français impliqués-, et sa zone d’activité à été étendue à l’ensemble du Sahel. L’opération Barkhane s’étend sur cinq pays, -Mali, Niger, Tchad, Mauritanie et Burkina Faso-, avec un état-major régional à N’Djamena[2]. Les tentatives d’européanisation ont été dans l’ensemble peu fructueuses, la présence de l’ONU est importante, – la Minusma comporte 15000 hommes-, mais limitée au maintien de la paix et enfin les concours des pays du G5 Sahel demeurent insuffisants. On commence toujours un conflit pour des raisons précises, -sauver un régime-, et toujours on le poursuit pour des raisons qu’on avait ni anticipées, ni voulues. Les troupes françaises se sont présentées comme une solution à la déstabilisation terroriste, elles sont perçues aujourd’hui comme un obstacle au redressement du pays. Sans un réajustement des moyens et des objectifs, ce conflit sans front devient une guerre sans fin.

 

Enfin, la neutralisation des leaders terroristes ne saurait remplacer la poursuite de solutions politiques, sur deux plans au moins. Premièrement, la priorité politique doit se porter sur la réactivation des accords d’Alger, signée le 15 mai 2015 entre le gouvernement malien, la Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 qui reprend des groupes armés favorables au gouvernement central et la Coordination des mouvements de l’Azawad. Cet accord qui portait autant sur des questions politiques et de sécurité, que sur des problèmes socio-économique et sur les enjeux de la réconciliation, fut contesté au Sud parce qu’il semblait donné trop de prérogatives aux intérêts du Nord, par les Touarègues qui se plaignent des discriminations perpétuelles et par le gouvernement central de Keita qui a souvent préféré des solutions militaires aux pourparlers politiques. Cet accord n’est pas parfait mais il représente à court terme le seul cadre du maintien de la paix. Deuxièmement, l’effort doit désormais se porter sur la gouvernance du pays, la création d’institutions solides et de programmes économiques et sociaux au profit de la population et non de ses seuls gouvernants. Les analogies sont toujours hasardeuses, mais le Sud-Vietnam de Van Thieu ou l’Afghanistan de Karzai offrent bien des similitudes avec le Mali de Keita. Soutenir un régime corrompu n’aboutit qu’à la fragilisation de l’ensemble de la mission. La transition offre une opportunité se focaliser désormais sur la réforme du collège électoral avant d’organiser des élections, sur la réforme d’un système bancaire avant d’envisager des investissements étrangers publics ou privés… en bref, ne plus se tromper de priorité : en jargon académique, favoriser l’institutionnalisation avant libéralisation[3].

 

Si on veut bien admettre que l’effort français s’apparente à un endiguement renforcé de la menace terroriste dans cette région, alors cette stratégie, longue et difficile, doit se réorienter vers la diplomatie au détriment du militaire. Car il n’y aura pas de solution à l’instabilité du Mali, et au delà de toute la région du Sahel, sans la réintégration des rebelles et insurgés dans la vie politique de leurs pays.

[1] Présidence de la République, Livre Blanc, Défense et Sécurité Nationale, 2013, p. 44,

[2] Barkhane combine des bases d’opération à N’Djamena, Niamey, Gao et Ouagadougou. Des forces spéciales sont au Burkina Faso, des forces aériennes et de drones à Niamey et à Atar, et des bases avancées à Tessalit et Tombouctou au Mali, à Madama au Niger et Faya-Largeau au Tchad.

[3] Sur ce point, Roland Paris, At War’s End: Building Peace after Civil Conflict, Cambridge: Cambridge University Press, 2004.

Publié le 4 septembre 2020